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RJOI Numéro 26 , Page : 249
Emmanuel SOUFFRIN

Propos anthropologiques sur les nouveaux usages et les nouvelles valeurs

Texte intégral

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1L’anthropologie est, faut-il le rappeler ici, une science sociale, qui étudie les rapports sociaux propres à chaque groupe humain ou à chaque situation, s’intéressant dans le même mouvement à la grande variabilité des formes de vie sociale.

2Parler d’anthropologie c’est rassembler des données qui viennent de l’observation, de l’entretien ou de techniques de recueil d’information dans un cadre éthique, c’est proposer des comparaisons, à la fois exposer la structure des sociétés, leur commun et leur singularité. Modestement, je parlerais sans doute plus des pratiques des anthropologues que d’anthropologie. L’anthropologue s’intéresse à la prise en charge des personnes au sein des sociétés, et ne prend que rarement directement en charge les personnes.

3Il n’y a pas d’anthropologie de la dépendance, au sens d’une spécialité, mais ce qui rapproche le plus les anthropologues de cette question est un champ d’investigation qui comprend l’étude des pratiques médicales traditionnelles (de l’ethnomédecine à l’anthropologie médicale), en passant par le cas particulier de plantes psychotropes consommées rituellement dans la quasi-majorité des sociétés, les pratiques du droit (la formation du juridique, la plurijuridicité, les formes de normalisation, de réglementation), les pratiques de consommation  et l’anthropologie religieuse. C’est donc une thématique relativement complexe à étudier.

4Les usages et les pratiques sont multiples et associés à des individus, à des groupes et à des temps de vie particuliers. Et il y a des produits… qui sont définis comme nocifs à un moment de leur histoire, qui sont parfois interdits, des produits qui sont consommés et autorisés à certains âges de la vie uniquement ; des produits plus ou moins sexués ; des produits définis comme nocifs et qui continuent à être consommés de façon légale ; d’autres qui sont considérés comme moins nocifs et qui sont interdits ou détournés de leurs usages premiers.

5En règle générale, dans les sociétés le produit n’est pas défini comme exclusivement nocif et les anthropologues considèrent que la dépendance n’est pas, ou rarement, liée au seul produit.

6Parmi les axes de recherche les plus productifs, l’histoire de la relation de l’Homme au produit en passant de l’usage rituel/spirituel à l’interdit social est sans doute l’axe de travail qui peut rassembler le plus de chercheurs.

7Nous sommes dans une société où la nature des objets prend une valeur qui tend à effacer leur valeur symbolique : la nature de l’objet peut dépendre du contexte dans lequel on étudie son usage ; est-on aujourd’hui plus contraint d’utiliser une nouvelle technologie qu’hier ? Et demain, la possibilité de communiquer sans nouvelle technologie est-elle envisageable ?

8Non seulement nous possédons un grand nombre de ces produits, mais nous avons créé une dépendance au risque de l’exclusion sociale des personnes qui n’étaient pas aptes, pas capables d’être « accros » à la novlangue comme à l’hypermodernité. Incapables de s’adapter à la nouvelle dépendance de l’écran ; nous sommes pris dans l’écran total, indice 21e siècle !

I.- L’origine de certains fondamentaux de l’anthropologie  

9Au cours des années 50-60, un amateur passionné et une poignée de chercheurs ont mis à jour la fonction essentielle des plantes sacrées dans l'histoire de l'humanité.

10Ces plantes hallucinogènes ont permis à l'homme pré-néolithique de faire ses premières expériences extatiques et mystiques, de se mesurer à l'infinie complexité du monde, d'en apprécier sa cohérence, d'ouvrir un œil sur le Sacré.

11Mais le « Sacré », c'est quoi, au juste ?

12Nombreux sont les spécialistes qui se sont cassés les dents pour le définir. Pour simplifier, on y baigne en permanence et on bricole pour en utiliser une infime partie au quotidien, que nous appelons : le monde. Dans notre état de conscience habituel, nous ne percevons que cette partie. Mais dans certains états, transe mystique, voyage hallucinogène ou pilule rouge de Mattrix, ce monde total se révèle –ou semble le faire- à nos sens.

13On entre en contact avec le « Sacré », « Dieu », « l'Esprit saint », « Yahvé », « l'Eternel », le « Divin », le « Dharma », le « Tao » …, enfin quelque chose qui échappe à nos concepts, à nos mots, et qui nous dépasse. Ces expériences ont frappé nos plus lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs du paléolithique et ont définitivement modifié leur comportement. Nos lointains cousins du paléolithique ont donc, ce n'est, bien sûr, qu'une hypothèse..., découvert l'expérience mystique grâce aux plantes hallucinogènes1.

14Durant les quelques milliers d'années suivants, la vie rituelle se complexifie au point d'aboutir à l'édification de temples monumentaux. Les expériences extatiques des chasseurs-cueilleurs ont donné naissance aux premiers rites pré-chamaniques. Elles ont aussi été déterminantes sur l'élaboration des valeurs morales et des règles de l'organisation sociale du groupe.

15La loi est de nature sacrée et celui qui la transgresse commet un sacrilège et risque l'exclusion du groupe. La vénération du « clou du ciel », de « l'axe du monde », du « pilier solaire » ou de « l'arbre totem » est associée aux interdits archaïques d'inceste, de meurtre du père et de cannibalisme. La vie du chasseur-cueilleur s'articulera autour de ces valeurs avec des rituels structurant l'espace et le temps.

16Le chamanisme et l'expérience hallucinogène formatent alors cette première approche mystique. La sur-nature apparaît et va s’inscrire durablement comme un espace intermédiaire, présent dans le quotidien. A cette époque, chaque acte de la vie quotidienne baigne dans le Sacré. La vie spirituelle prend une telle importance que la religion se substitue au chamanisme et fait construire des temples-lieux de l’incarnation d’un pouvoir.

17En écartant peu à peu l'expérience hallucinogène du chamanisme, les religions établissent donc leur pouvoir, instituent un système de valeurs plus complexe et plus adapté aux impératifs de la vie profane. L'autorité du pouvoir profane s'associe au pouvoir sacré, créant ainsi une double dépendance.

18Avec l'invention de l'écriture, de nouveaux enjeux remettant en question l'organisation religieuse et politique, de nouvelles formes d’échanges vont émerger des valeurs fonctionnelles et profanes. Le mélange de ces systèmes de valeurs aboutira à une nouvelle organisation sociale. L'expérience mystique et le chamanisme sont alors marginalisés. Il y a de ça environ 10 000 ans.

II.- Un nouveau lien en construction : entre la nature, l’espace social et la surnature…

19Les objets qui faisaient le lien entre la nature, l’espace social et la surnature sont aujourd’hui d’un tout autre ordre que ceux utilisés par les chamanes, les guérisseurs ou prêtres de toute sorte. Et il n’est pas totalement étonnant qu’un grand nombre de personnes « retournent » ou redécouvrent aujourd’hui le chamanisme sous ses aspects les plus divers.

20Mais il s’agit toujours d’objets qui favorisent la création d’espaces relationnels ; l’insertion, l’ingurgitation, l’inhalation, la respiration ont pour finalité la recherche de solidarités, définies « par la tradition », la recherche d’échanges entre l’ici et l’au-delà, qui peut se redéfinir à l’échelle du territoire, de son espace social, la kour et le kartié2.

21Si les « produits », les objets diffèrent de ceux utilisés « traditionnellement », les usagers et les espaces d’usage ont été modifiés massivement.

22Pour tous les produits, les hommes se révèlent plus expérimentateurs que les femmes, l’expérimentation de substances illicites est plus importante parmi les plus jeunes puis diminue globalement à l’approche de la quarantaine, soulignant ainsi des différences entre genre et générations (après 40 ans il reste quelques résistants, adolescents rebelles, ou amateurs de petits plaisirs solitaires et/ou collectifs).

23Il semble intéressant de reprendre l’idée que la nature de l’objet est constituée – construite – par l’usage qui en est fait par un usager, et que celui-ci n’est que rarement un individu social isolé, mais bien plus un élément à considérer comme un collectif agglomérant les utilisateurs et tout ce qui entourent et contribuent à l’usage d’un produit addictogène.

24Je ne peux que parler rapidement de l’usage du portable ou plus globalement du rapport aux écrans qui est aujourd’hui la dépendance la plus forte pour les jeunes et qui se généralise rapidement. De nombreuses études ont été réalisées ces vingt dernières années sur l’usage d’internet, et depuis plus récemment l’introduction de ces pratiques dans l’ensemble de la population - et plus particulièrement chez les seniors- a conduit à approfondir cette notion d’usage et à reprendre la question de l’autorisation sociale donnée à la fabrication de certaines addictions3. Les non-usagers, comme les usagers, évoluent tous dans un environnement de technologies, mais aussi dans un environnement où les représentations sociales, une partie de la nature, de l’objet technologique sont aussi en concurrence.

25L’observation, dans le cadre d’une recherche sur les gérontechnologies, de la multi-pression environnante sur la personne âgée, des membres de la famille, l’environnement médicosocial, par la publicité (attrait de la nouveauté et de l’argument sécurité) ou par les règlements administratifs (celui obligeant par exemple à déclarer par internet ses impôts), a révélé que tous indépendamment de leur plein gré, participent à ces addictions.

26Comme pour certaines pratiques entrainant des dépendances, liées aux usages de certaines drogues, il ne faut pas perdre de vue la dimension émotionnelle, motivationnelle et sa nature technosociale qui facilitent ou non l’acceptabilité sociale de l’addiction à certaines substances, comme celle de la téléphonie.

27En d’autres termes, si nous avons aujourd’hui des dépendances fonctionnelles - nous avons besoin de nos portables, de nos ordinateurs, de nos voitures - celles-ci se transforment en addiction caractérisée ; les dépendances fonctionnelles deviennent parfois si fortes qu’elles perdent leur caractère fonctionnel : « On ne peut comprendre l’incidence croissante des addictions dans les sociétés marchandes que si on les relie à la philosophie de la belle vie qui peut pousser n’importe quel sujet humain vers les consommations psychoactives, pour le meilleur ou pour le pire »4.

28Ce qui ressort de l’évolution de nos sociétés dites occidentales, c’est la nécessité de contextualiser l’association des idées de dépendance et de drogue : la « dépendance » existait antérieurement à cette association et ce terme a évolué sémantiquement pour trouver une place nouvelle dans la société contemporaine. « Dépendance » revêt un connotant « pathologie de la dépendance » : manger est un besoin, mais on ne peut réduire l’anorexie ou la boulimie à une forme de dépendance au produit.

29L’adulte (celui qui dépasse l’adolescence) qui échoue à « s’assumer » ou montre un défaut de maîtrise sur ses propres actions se trouve pris dans les discours du pathologique, médical et psychologique. La dépendance est censée représenter une perte de liberté autant qu’un défaut de régulation des relations aux êtres et aux choses.

30Pourtant l’anthropologie nous apprend combien le contact avec les objets, leur création, leur manipulation, leur échange, mais aussi l’appropriation des espaces et les interactions avec nos semblables et plus largement avec la culture dans lesquelles ils s’inscrivent sont indispensables à la construction des sujets.

31La dépendance aux autres peut évoluer vers la tyrannie, mais elle permet de renforcer des liens de solidarité, de créer des échanges alors que l’indépendance, voire l’autonomie, peut aussi isoler les individus, les replier sur eux-mêmes.

32Pour revenir un peu plus près de nous, pour nous rapprocher encore un peu de cette question des addictions, revenons sur la proposition des chercheurs américains autour des économistes Gary Becker et Kevin Murphy d’appeler addiction rationnelle5 les nouvelles dépendances qui nous sont nécessaires. L’anthropologie questionne la dynamique sociale et économique qui entoure l’addiction et de multiples exemples soulignent que l’on obtient davantage de satisfaction en consommant qu’en s’abstenant, et lorsque l’on est devenu dépendant, la consommation réduit les souffrances du manque6.

33Cette modélisation a l’avantage de proposer une logique d’acteurs qui ne font pas objectivement ce calcul économique lié aux choix lorsqu’ils s’engagent dans la prise de produits. Et ils ne le font pas de façon exponentielle puisque si l’entrée dans le circuit de la consommation se fait pour des motifs souvent peu rationnels, un grand nombre s’arrête pour des raisons qui ne sont pas plus rationnelles à priori (autrement tout le monde s’arrêterait de fumer par exemple).

34L’anthropologie dit Marshall Sahlins, remet la dimension culturelle inconsciente de l’économie en avant « parce qu’aucun de ses acteurs ordinaires ne soupçonne que derrière des choix apparemment rationnels – ils n’achètent pas de hamburgers ou de hot-dogs lorsqu’ils invitent à dîner des hôtes de marque - il existe tout un code de valeurs symboliques qui a fort peu à faire avec la valeur nutritive de ces aliments, mais tout à voir avec les distinctions significatives entre les personnes, les biens et les circonstances »7.

35Il y a fort à parier qu’il en est de même pour l’usage des « nouveaux » produits générant une addiction.

36Pour conclure, comment aborder la question de la dépendance avec les outils de l’anthropologie ? Ce que les anthropologues de la zone océan indien ont récemment constaté c’est la grande difficulté de travailler, d’enquêter sur ces sujets. Il faudra revenir sur le blocage, certains diraient la défiance, rencontré pour aborder de la façon la plus rigoureuse possible, les usages des produits médicamenteux à finalité psychotropes.

37Ouvrir la perspective de créer un réseau océan indien consacré à l’anthropologie de la santé, regroupant des experts et chercheurs présents dans la recherche appliquée, est une tentative d’organisation d’une analyse collective s’appuyant sur des données recueillies par l’observation et par entretien, afin de mieux comprendre les usages et les mésusages, ainsi que la circulation des médicaments.

38Constituer des objets de travail en lien avec l’anthropologie médicale, l’ethnologie et de sociologie de la santé, l’étude des politiques publiques en matière de santé permettra de partager plus particulièrement des questions liées aux usages détournées des médicaments et, pour nous, d’avancer sur la question de l’Artane.

39Cette question c’est celle de possibilité, de la nécessité d’approfondir la connaissance des pratiques pour développer une recherche collaborative autour d’un enjeu de société très contemporain.

40Bibliographie complémentaire

41E. Aluzine, vidéos, site Facebook

42A. Boutet et J. Trémenbert, « Mieux comprendre les situations de non-usages des TIC. Le cas d'internet et de l'informatique. Réflexions méthodologiques sur les indicateurs de l'exclusion dite numérique », Les Cahiers du numérique 1/2009 (Vol. 5), pp. 69-100.

43S. Deluermoze, « Introduction. L’addiction contemporaine », Journal français de psychiatrie 2016/1 (n° 43), pp. 7-10.

44I. Feroni et Anne M. Lovell, « Les dispositifs de régulation publique d'un médicament sensible : le cas du Subutex®, traitement de substitution aux opiacés », Revue française des affaires sociales 2007/3, pp. 153-170.

45M. Hautefeuille, « Différentes figures de l'addiction », Psychotropes 2014/1 (Vol. 20), pp. 5-9.

46OFDT, 2015, « Impact des consommations de substances psychoactives sur le travail : le regard des dirigeants, des responsables RH et des représentants du personnel/syndicats »

47P. Pharo, « Sociologie cognitive et morale de l'addiction », Revue française de Sociologie 2010/4 (Vol. 51), pp. 692-719.

48P. Pharo, « Addictions et éthique de la belle vie », Études 2012/10 (Tome 417), pp. 329-339.

49M. Watin et E. Wolff Eliane, « L’émergence de l’espace public à la Réunion. Un contexte socio-historique singulier », Études de communication, 17, 1995, pp. 19-39.

Notes

1 Merci à PG alias Eugène Aluzine sur la chaine « Dailymotion » pour cette synthèse.

2 Cf. les travaux sur ces espaces sociaux de vie réunionnais chez les ethnologues M. Watin et E. Wolff notamment.

3 E. Souffrin, « La nature du produit gérontechnologie », Vieillissement et gérontechnologie à La Réunion, Coord. F. Sandron, Edition IRD/Université de La Réunion, 2017. Voir le lien : http://horizon.documentation.ird.fr

4 P. Pharo, « Addictions et éthique de la belle vie », Études 2012/10, Tome 417, pp. 329-339.

5 G.S. Becker and K.M. Murphy, « A Theory of Rational Addiction », Journal of Political Economy, Vol. 96, No. 4, Aug., 1988, pp. 675-700.

6 P. Pharo, « Sociologie cognitive et morale de l'addiction », Revue française de sociologie, Vol. 51, No. 4, 2010, pp. 692-719.

7 M. Sahlins, L’anthropologie de Lévi-Strauss, www.ethnographiques.org/2010/Sahlins

Quelques mots à propos de :  Emmanuel SOUFFRIN

Ethno-sociologue, consultantEtudes ethnosociologiques de l’océan indien ESOIMembre du conseil scientifique de SAOME