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Le droit de l'Océan Indien
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Variations

RJOI Numéro 19 , Page : 190
Mathieu Carniama, Elodie Hoareau, Mélissa Maillot et Chloé Offret

La justice est si vile

Texte intégral

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1Monsieur le Président,

2Mesdames et Messieurs les jurés,

3Nous sommes réunis aujourd’hui pour faire le procès de la justice. Lorsqu’on m’annonça que j’allais devoir requérir contre la justice, j’eus le sentiment qu’on me demandait de tuer ma mère, car il y a un lien certainement œdipien entre le juriste et la justice.

4Mais l’enquête m’a convaincue de l’utilité de ce procès et c’est avec ténacité que je porterai cette accusation. Certains nous reprocheront d’être populistes. Il n’en est rien, nous sommes simplement réalistes.

5Qu’est-ce que la justice ?

6La justice est une vertu et la justice est aussi celle des hommes, l’institution judiciaire. Celle par laquelle l’homme juge l’homme. C’est cette justice-là qui se trouve sur le banc des accusés aujourd’hui.

7Dans le cadre de ce procès, nous vous démontrerons à quel point cette institution judiciaire est vile. Nous apporterons la preuve que cette justice n’est qu’un idéal trahi. Oui, j’ose l’affirmer que la justice est si vile parce qu’elle trahit !

8Elle trahit l’homme, les Hommes. Elle trahit le juge, les juges, et se trahit elle-même en tant qu’institution et en tant qu’idéal.

9J’appelle à la barre le premier témoin de l’accusation : l’homme

10J’appelle à la barre le deuxième témoin de l’accusation : le juge

11J’appelle à barre le troisième témoin de l’accusation : l’institution

12La justice oui, la justice est vile. On le sait mieux à La Réunion que partout ailleurs rien n’est tout à fait noir ni tout à fait blanc. Comme le disait Jean Paul autour d’un verre de beaujolais « chacun n’est pas moins vil qu’un criminel, ni moins noble qu’un prophète ». La justice est vile parce qu’elle est l’homme. Les hommes sont des imposteurs. Mes chers contradicteurs sont des imposteurs. Ils vous vendent du rêve et vous imposent leur justice comme un impôt.

13Comme le rappelait Monsieur Le bâtonnier Gangate « le rôle de l’avocat est de porter la voix des sans voix ». C’est exactement ce que nous faisons aujourd’hui. Nous ne voulons pas condamner la justice pour la guillotiner. Nous voulons la condamner pour la réhabiliter. Oui, à la justice, mais non à la « zistice macro ». Mes chers contradicteurs, je me permets enfin de saluer le mercenaire dans vos rangs. Mais sachez qu’à la fin, Romain perd1.

14L’homme

15 Je suis un homme. Vous me reconnaissez ? Le bon père de famille, c’est moi ! Mais si, l’homme respectable ! Celui qui paie toujours ses impôts à l’heure ! J’ai 2,01 enfants et une épouse charmante que je chéris dans un petit pavillon de banlieue. Je gagne 2327 euros et j’en épargne chaque mois 200. C’est vrai, je suis un homme raisonnable. Je suis l’inverse d’un homme pressé, je suis un homme tranquille.

16Je me souviens encore de ce mardi de mars 1982. Assis à mon bureau, j’étais occupé à travailler sur le dossier d’un certain Monsieur Radiguet lorsque les gendarmes m’arrêtèrent. On m’interrogea. Puis on me condamna. Et on m’enferma dix ans pour un meurtre que je n’avais pas commis.

17On m’avait dit : « rendez-vous dans dix ans, même jour, même heure, même pomme ». Et me voilà avec mon sac de sport à moitié vide, place des Grands Hommes. On m’a volé ma femme. On m’a volé mon âme et tout mon cher passé. De cet homme respectable, il ne reste plus rien qu’un désir de revanche sur lequel hurle le vent, comme un loup affamé !

18D’affaire en affaire, je devins plus riche et puissant qu’un patron du FMI. On peut me conspuer, on peut me critiquer, on peut me détester, on peut me rire au nez (ça dépend de quel rire !) qu’importe ! Que l’on me traine devant un juge et je lui dirai les mots bleus, les mots qu’on dit avec les yeux. J’étais un chien docile et je suis devenu renard, renard chenapan, sacripouille, sacré vaurien ! Ho, parfois, bien sûr, on me met en examen, mais, renard bon élève, je finis toujours diplômé !

19On finit un jour par me conduire à nouveau devant le juge. Fort heureusement, c’était un juge gentil. À la sortie de l’audience, alors que je me tenais droit et fier sur le parvis du palais de justice où l’on venait de m’acquitter pour un crime que j’avais cette fois commis, un journaliste m’interpela :

20- « Avez-vous eu peur d’être condamné ? »

21- « Vous savez, il faut avoir confiance en la justice de son pays ! », répondis-je.

22J’avais compris qu’il y a deux sortes de justices : celle où l’avocat connaît bien la loi et celle où l’avocat connaît bien le juge.

23Je suis l’Homme, avec un grand H. Je suis ton père, ta mère, tes frères et tes sœurs. Je suis l’Homme et je vous le dis, la justice n’est belle et noble qu’en apparence.

24Mes contradicteurs vous parleront sans doute de ce fameux article 6§1 de la CEDH. Mais qui d’autres que de sages étudiants en droit peuvent croire encore à ce conte de fées qu’est le droit à un procès équitable ?

25Le droit à un procès équitable, c’est l’astéroïde B612 une planète minuscule avec une rose et trois volcans infestée de baobabs. Accès au juge, impartialité, délai raisonnable… Allons dyonisiens, faut-il que je vous dessine un mouton ?

26Je vous dis que nos vies ne valent pas grand-chose, que la justice se fane comme fanent les roses, qu’elle s’éteint comme s’éteignent les volcans. La justice est une promesse non tenue !

27J’accuse cette justice endimanchée qui préfère s’acheter un nouveau haut-de-forme et marcher dans des chaussettes trouées.

28J’accuse cette justice au garde-à-vous, cette justice « faible avec les puissants et puissante avec les faibles. »

29J’accuse cette justice frénétique, qui juge sans collégialité ou sans délai.

30J’accuse cette justice qui chante : « on avance, on avance, on avance », et qui finit par n’aller nulle part ! Voilà qu’on décide de permettre à l’avocat d’assister aux interrogatoires de son client. Mais sans lui donner surtout le droit de défendre : point d’accès au dossier. Point de droit d’intervenir oralement, si ce n’est pour de brèves observations !

31J’accuse cette justice qui traine la patte : 8 mois pour qu’un dossier soit jugé devant le tribunal administratif, 11 mois devant le TGI et 2 ans devant la cour d’appel ! Et ne me parlez pas des condamnations de la France par la Cour de Strasbourg, devant laquelle le délai moyen de jugement est de 2 ans !

32J’accuse cette justice qui se proclame sans cesse accessible à tous et qui, dans l’obscurité des procédures, passe les recours au tamis. Pourvoi en cassation ? Filtrés ! QPC ? Filtrées ! Saisine du CSM ? Filtrée ! La justice est accessible à tous au même titre que le Ritz ou le Carlton.

33J’accuse ce monstre froid et mécanique, cette machine infernale qui d’un coup de glaive magique transforme les princes respectables en crapauds détestables.

34La justice est un hibou. Elle vous charme avec ses deux grands yeux pleins de promesses, mais finit toujours par vous planter son bec dans le dos.

35Le juge

36Je suis le juge. Mon histoire, c’est l’histoire d’un juge qui tombe d’un dossier de 3000 pages, et à chaque nouvelle page, il se dit « jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien ». Mais ce qui compte, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage.

37Quand j’étais petite, j’étais une enfant sage. De notre modeste « 5 pièces » Porte de Champerret aux bancs de Sciences Po Paris, je donnais satisfaction à mes parents, à mes enseignants, à mes amis. C’est assez naturellement que j’intégrais l’école de la magistrature : je suis devenue juge comme d’autres deviennent mécaniciens ou plombiers. Comme on commence à croire en Dieu, j’ai commencé à croire en toi, Justice !

38« Justice !

39Sur les images dorées

40Sur les armes des guerriers

41Sur la couronne des rois

42J’écris ton nom

43Et par le pouvoir d’un mot

44Je recommence ma vie

45Je suis né pour te connaître

46Pour te nommer

47Justice »

48Je me délecte d’un idéal de vertu et de paix universelles – n’est-ce pas M. Pinchon que la guerre c’est mal ! N’ayez plus peur veuves et orphelins, la justice vaincra. À son image, je suis un juge vertueux. J’ai foi dans le contrat : qui dit contractuel dit juste ! Je suis un juge sociable.

49Mais enfant normale femme normale, je suis devenue une juge normale. Moi, juge, je serai la bouche de la loi. Moi, juge, je serai indépendante et impartiale. Moi, juge, j’appliquerai le droit avec équité et justice. Moi, juge, « je jure de bien et fidèlement remplir mes fonctions, de garder religieusement le secret des délibérations et de me conduire en tout comme un digne et loyal magistrat ».

50FOUTAISES !

51Ne m’appelez plus jamais juge, parce que la justice m’a laissé tomber !

52Alors, je deviens l’homme qui oublie d’être juge, et ma justice devient une forme endimanchée de la vengeance. La justice des hommes est toujours une forme de pouvoir, et ce pouvoir est entre mes mains. Tout puissant j’oriente l’instruction, j’incarcère sans preuve, je condamne sur simple parole d’enfants tant leur innocence me convainc. Je fais fi de la procédure, cédant à l’opinion publique qui oublie un instant la présomption d’innocence. Je m’excuse devant la même opinion qui se souvient miraculeusement de ce principe. Et malgré mes fautes, je resterai juge, car le système ne peut me désavouer sans dévoiler ses vices.

53Le juge est un loup pour l’homme, mais l’homme est un loup pour le juge. Je suis ce juge jeté aux loups. Commission d’enquête, Conseil supérieur de la magistrature... Zéro tracas, que du blabla !

54Ils ont dit qu’ils allaient supprimer le juge d’instruction. Ils ont dit qu’ils allaient réformer la justice. Et ils n’ont rien fait. Parce que chez ces gens-là monsieur, on ne change rien monsieur, on ne change rien, on compte ! Et ça m’énerve.

55De devoir imprimer mes jugements chez moi, parce que le budget de l’année est épuisé en mai, ça m’énerve. De voir les dossiers s’empiler, dans des chemises bariolées, dans des armoires en métal gris, dans des locaux qui prennent l’eau, ça m’énerve. De devoir demander à mon greffier de faire le travail de 2,83 personnes, ça m’énerve. D’autoriser des gardes à vue dans des mitards insalubres, ça m’énerve.

56Je suis le juge brisé, bridé dans ses rêves par le manque de moyens.

57Je suis le juge trahi, poignardé par un système corrompu qui vend l’immunité aux plus influents, qui se couvre d’un voile de justice en condamnant ceux que la vie a déjà condamnés.

58On dit que « la plupart des femmes qu’on n’a pas eues, c’est qu’on ne les a pas demandées ». Mais moi, je t’ai demandé justice, et pas qu’une fois ! Si la justice avait un nom, on ne l’appellerait ni Espérance, ni Clémence. Si la justice avait un nom, on l’appellerait Désirée !

59L’institution

60Je suis administrative, je suis judiciaire, je suis pénale. Je suis, je suis, je suis l’Institution.

61Au commencement j’étais princesse : Princesse Justice.

62Maquillée de mes plus beaux principes, drapée dans ma plus belle toge. Ce soir, je serai la plus belle pour aller juger. Balance et glaive en main. Les yeux bandés pour l’impartialité. Me voilà au bal masqué. Ohé ohé.

63Retenue puis déléguée, je juge, je juge. Je ne peux plus m’arrêter !

64On m’aime, on m’adule, on m’idolâtre.

65 Mais, mon parrain me l’avait dit : l’enchantement ne durerait que le temps d’une nuit !

66Lorsque les douze coups retentirent, ils furent là les démons de minuit, et me voilà finie.

67Devant le miroir, qui jadis, me déclarait la plus belle, je contemple mon visage : celui d’une vieille femme. Justice ridée, justice voutée, justice esseulée : libérez les délinquants, au trou les bonnes gens.

68Je suis malade, complètement malade. J’ai perdu la tête depuis que j’ai vu mes dettes. Je perds la raison depuis qu’on m’a enlevé mes fonds. Et comme Maurice vous me direz : tu pousses le bouchon un peu trop loin Justice !

69Mais non ! L’austérité est mon pain quotidien. Le législateur signe mon budget d’un Z, d’un Z qui veut dire Zéro, Zéro comme Saint-Denis !

70Ou presque : 2 % du budget, voilà ce qui m’est alloué !

71La soumission est ma loi : au pouvoir politique, au pouvoir médiatique. Instrument instrumentalisé, on me négocie, on me monnaye, on me maltraite.

72Proche des gens, c’est aujourd’hui de loin que je les vois me regarder avec défiance.

73Justice civile, on m’a décivilisée ; réforme de la carte judiciaire et maintenant, que vais-je faire ?

74Ne comptez plus sur moi ! Je suis comme vous m’avez créée, je suis à votre image : je suis vous plus vous et vous plus tous ceux qui sont seuls.

75Fuyez pauvres fous, fuyez !

76Mais au fond, on croit en la Justice comme on croit en Dieu : la justice est question de foi. Et, qui, a encore la foi, si, la justice, elle-même, a perdu la foi.

77Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien !

Notes

1  Il est fait référence à un étudiant, Romain Payre, ayant fait ses deux premières années sur le campus du Tampon avant de rejoindre celui de Saint Denis.

Quelques mots à propos de :  Mathieu Carniama

Étudiants en L3 Droit – Université de La Réunion – Campus du Tampon

Quelques mots à propos de :  Elodie Hoareau

Étudiants en L3 Droit – Université de La Réunion – Campus du Tampon

Quelques mots à propos de :   Mélissa Maillot

Étudiants en L3 Droit – Université de La Réunion – Campus du Tampon

Quelques mots à propos de :   Chloé Offret

Étudiants en L3 Droit – Université de La Réunion – Campus du Tampon